Pêche de nuit

bonjour,
j’ai lu de nombreux récits d’auteurs américains (Gierach, Mc Guane…), et souvent ils évoquent des parties de pêche nocturnes (autorisée là bas et loin de moi l’idée d’essayer en France!!), ou les grosses truites sortent de leurs repères pour marauder et se gaver de nombreux insectes nocturnes.
Ce doit être une expérience fantastique! certains d’entre vous ont ils pu pêcher ainsi ?(USA où ailleurs où c’est autorisé?)

Mon expérience de nuit, pour le bar, est contrastée… J’aime le fait que tout est dans le ressenti, on supprime notre sens quasi le plus développé : la vue. Tout se passe alors dans le toucher, t’es moins parasité par tout un tas de stimuli et t’es donc hyper focalisé sur ta pêche. Par contre, il y a un Mais. Même si ton oeil s’habitue à l’obscurité, tu perds énormément en plaisir de lancer (je parle pour la double traction) Compliqué de savoir quand reprendre ta soie quand tu la vois pas… Donc t’essaies de deviner ton sion mais du coup tu reprends ta soie trop tard ! Bref faut oublier les lancers lointains et accepter que tu balances un peu au pifomètre… Ou alors pêcher dans les ports ou villes sous les lampadaires.
Par contre, ce qui est sûr c’est que le poisson n’a pas le même comportement ! D’où l’expression le jour et le nuit

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Oui, les récits de Gierach racontant des sorties nocturnes sont fabuleux (comme le reste).

J’ai eu la chance de pêcher quelques fois après la tombée de la nuit sur le Doubs suisse où il est permis, l’été, d’être au bord de l’eau jusqu’à 23h. Des émotions uniques, primitives, puissantes.

Imaginez :
Vous êtes au bord de l’eau dans un cadre majestueux que vous connaissez par coeur. Les premiers sedges ont succédé à la retombée d’imagos, et peu à peu la lumière disparaît, estompant les contours de la rivière, effaçant les repères familiers. Vous entrez peu à peu dans le royaume des ombres, fait d’obscurité et de bruits, de ruissellements et de silence. Vous savez simplement qu’il y a là devant vous, à 15 mètres, un gros bloc qui fend le courant en deux, et entre vous et le bloc une veine puissante marquant en général la limite à franchir pour atteindre les gobages les plus prometteurs, qui viennent la plupart du temps lécher le bloc de pierre. Mais on ne voit plus rien. Pour autant, à force de pêcher ce secteur, vous avez intégré les distances de lancer, et savez comment poser votre mouche pour contourner les pièges des différents courants et retournes. Les gobages sur les sedges, timides encore au pré-coup du soir, deviennent de plus en plus rageurs. On entend l’eau gicler à droite, à gauche. Sans même vous en rendre compte, tous vos sens se resserrent autour de votre seule ouïe qui guide vos gestes et de vos yeux qui cherchent à entrevoir un signe dans la pénombre. La faible lueur de la lune révèle parfois de manière extraordinaire, au loin, la giclée d’un gobage. Là, contre la pierre, ça vient de taper ! Instantanément, vous déployez votre soie et posez au jugé, un mètre (un peu plus, un peu moins ?) en amont - dans la zone. Vous ne voyez rien, ni votre soie, ni votre mouche. Vous faites un mending à l’aveugle, par réflexe, et pendant ce temps la mouche dérive de quoi, 20, 30, 50 centimètres ? Grâce à la réverbération et au contraste de la pierre blanchâtre dans l’ombre, vous croyez deviner soudain une éclaboussure sur ce que vous pensez être le chemin de votre mouche ! Vous ferrez comme un aveugle dans un rêve. Et comme dans un rêve, le poisson est piqué, et il est lourd et fouille déjà les profondeurs du courant de sa tête puissante, transmettant des coups rageurs jusque dans la paume de votre main qui tient une canne invisible dans un monde sans couleurs. Vous n’avez plus l’angle de votre scion pour vous guider. Prend-il à gauche ? à droite ? Tout devient affaire d’intuition dans ce combat de somnambule où l’instinct l’emporte définitivement sur la raison, où les sens aux aguets sont tout, est la vue plus rien. Le poisson semble remonter la veine de courant, sur la gauche, puis inexplicablement il vous semble avoir passé à votre droite, descendant dans un rapide, ce que vous souhaitiez à tout prix éviter ! Mais rien n’est prévisible dans ce combat sans repères. Vous sautez de bloc en bloc dans la pénombre, il faut gérer la tension du fil et vos pas glissants sur des pierres qui pourraient vous coûter plus que la perte d’un poisson. L’adrénaline est à son comble, vous n’êtes plus qu’un animal aux aguets. Vous avez réussi à suivre le poisson sans le perdre, et soudain, il passe enfin du bon côté du courant. Sa force fatigue, il semble approcher de la zone calme plus proche de vous. Alors, vous entrevoyez comme une lueur couchée sur le flanc. Elle approche. Vous tirez votre épuisette et cueillez ce morceau de lune. C’est fini.
Vous allumez alors votre lampe frontale, en clignant des yeux, et vous découvrez une superbe zébrée, oh le lingot d’or sorti de la nuit ! La lumière vous tire presque trop violemment, vous et le poisson, d’un combat obscur que vous avez partagé, entre courants et blocs de pierre au coeur d’une solitude majestueuse. La belle retrouve rapidement son élément, disparaissant instantanément comme un songe.

Vous retrouvez vos esprits. La rivière est calme à présent. On n’entend plus rien, sinon le cri d’un merle dans la nuit. Avez-vous rêvé ? Tout s’est déjà évanoui. Vous retournez à la voiture à travers bois.

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Merci pour ces quelques minutes de rêve éveillé. J’ai cru retrouver l’imagination sans fard de l’enfance…

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J’ai essayé 2h après le coucher du soleil pour la truite de mer, suis pas spécialement fan. Certes c’est sympa de voir ou d’entendre un spalsh énorme, mais l’action de pêche dans la pénombre n’est pas spécialement fun, surtout dans une rivière où tu pêches de la berge avec de la végétation sans cesse derrière, j’étais un peu obnubilé par les risques d’accrochage ou le risque de mettre le pied dans un trou de ragondin. C’est une expérience sympa, avec les bruits nocturnes notamment, mais sans plus, je préfère nettement en journée.

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Moi non plus je n’aime pas la pêche de nuit et pour les mêmes raisons que toi, mais le récit de notre ami est tellement chargé d’émotions

que seule la magie du rêve peut nous faire un instant oublier la réalité et ses contraintes.

La voila la triste réalité : le réveille-matin qui te dit : « debout pauvre c… c’est l’heure d’aller au chagrin »…

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Voilà, des sensations extrêmement bien décrites! Tout est (bien!) dit, merci.
J’ai pu faire ça à deux endroits:

  • en NZ, en sèche sur des grooosses truites, quelle expérience! C’est autorisé sur pas mal de cours d’eau et lacs. Un remous dans la lueur de la lune, ou le gloup à l’oreille, j’en frémi encore :drooling_face:
  • en forêt tropicale, c’est une drôle de sensation aussi, différente. Au-delà de la magie du coup de ligne et de quelques courants à gérer, tous tes sens (ou ce qu’il reste de sens à un européen vivant en environnement hyper safe) doivent être en éveil. Tu n’es pas le seul prédateur et tu dois savoir renifler le risque, relever une empreinte qui n’était pas là 5 min avant, être sensible aux bruits de fonds et leur intensité, être attentif à ce qui se déplace sous tes pieds, sous tes mains, ce qui se passe derrière toi, au dessus de ta tête, … bref … L’adrénaline n’est pas la même. :leopard::cat::crocodile::paw_prints::snake::spider:
    Et je n’ai jamais ressenti autant de plénitude et de bienêtre que lors de ces nuits les pieds dans l’eau dans la forêt les quelques fois où j’ai eu cette chance.
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Belle page …qui me rappelle quelques souvenirs sur le Doubs FrancoSuisse.
Nous montions des gros CDC tout blanc espérant ainsi voir la mouche plus longtemps!
Je me voyais à cet endroit:


Merci pour ce moment de rève

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C’est marrant parque que justement aux USA la ou c’est autorisé (pas mal de coins), ben j’ai jamais vu un gars pêcher la nuit.
Comme quoi …

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merci beaucoup pour ce très beau témoignage, le temps de la lecture, je crois que j’y étais! (le pêcheur ou la truite d’ailleurs??:thinking:)

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Remets nous de temps en temps des posts dans ce genre pour égayer nos longues soirées d’hiver et nous faire fantasmer sur nos prochaines sorties au bord de l’eau.

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J’ai un souvenir extraordinaire dans l’Idaho. Chaque soir, on tirait au sort avec mon pote qui aurait droit au « caddys toboggan », un spot où chaque début de nuit pendant 20-30 minutes éclosait des gros sedge clair de 2cm, c’était le seul endroit où ils sortaient en nombre, a la nuit. Le cérémonial était toujours le même : on tirait a pile ou face, on se faisait déposer le long de la piste le soir, il fallait ensuite descendre la falaise, remonter la rivière, se planquer dans les blocs et attendre que la nuit tombe. Quand les grosses chauves-souris commencaient a tourner au ras de l’eau, le top-départ n’était plus loin. Ca gobait gras mais gras…
J’en ai encore des frissons bien des années plus tard.


Caddys tobboggan

J’y pris mes plus grosses arc sauvages, les deux seules bull-trout de ma vie en sèche (des ombles endémiques) et 4 ou 5 bobines vidées, je ne courrais pas assez vite… ou alors la pointe en 25 finissait par péter sur les roches. J’y ai même pété une épuisette avec une arc de 3 kilo encore verte. C’était fantastique: l’ambiance, l’excitation avant le début des hostilités, les gobages, les combats de fou et puis le calme qui revenait dans la solitude du canyon…

Dommage ca fait loin… :innocent:

A+
J

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Au Royaume-Uni, nous pêchons traditionnellement la truite de mer la nuit, n’entrant dans la rivière qu’après la tombée de la nuit. Naturellement, cela exige une bonne reconnaissance du parcours approprié, des précautions de sécurité raisonnables et une furtivité. Commencer tard et se terminer avant l’aube, c’est une expérience magique et beaucoup plus productive que la pêche de jour pour cette espèce. Un peu de sommeil, un petit déjeuner tardif, puis de nouveau pour les saumons … nuits et jours heureux!. Le défunt Hugh Falkus a écrit de bons souvenirs de la pêche de nuit aux truites de mer.

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Pour avoir vécu cet été au côté d’ @Orpailleur un moment comme il l’a décrit je doit avouer que ça donne envie d’avancer le temps pour y être à nouveau l’été prochain.

Merci Orpailleur pour ce moment de poésie et de rêve.

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J’ai l’impression que nous courons les mêmes berges, non ? :rofl:

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Il n’y a aucun doute, c’est le même lieu :rofl:
Bien que n’y allant que quelques jours par année après le 1er juin, j’espère que nous pourrons nous rencontrer et échanger.

Éteignez la lampe frontale! Que je continue à rêver …
Merci pour ces beaux texte

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Avec plaisir.
Ce qui est marrant, c’est que je n’y suis allé qu’une fois … mais j’y reviendrais :blush:

mon arme préférée de l’époque était un sedge blanc en poil de queue de veau taille 12, on le voyait bien dans la nuit.